
Les joies du ciné-concert
our la troisième année consécutive, Autrement Classique a le plaisir d’accueillir le pianiste improvisateur Cyrille Lehn, désormais bien connu et attendu par nos spectateurs. Après les féeries de Méliès et la virtuosité burlesque de Buster Keaton, nous abordons cette fois une autre dimension du cinéma muet : celle du grand récit dramatique, avec l’un de ses sommets absolus, Nosferatu de F. W. Murnau.
Sorti en 1922, ce film est bien plus qu’une adaptation du mythe de Dracula. C’est une œuvre de pure écriture visuelle, où chaque ombre, chaque mouvement, chaque cadrage participe à une atmosphère de trouble et de fascination. Le cinéma y devient un art plastique à part entière, sculptant la lumière et l’espace pour faire naître l’angoisse et la poésie. Plus d’un siècle après sa création, Nosferatu conserve une puissance intacte : celle d’un cauchemar lent, hypnotique, d’une beauté sombre et rigoureuse.
Le ciné-concert est sans doute l’une des manières les plus justes et les plus vivantes d’entrer dans ce cinéma. La musique improvisée ne vient pas « illustrer » l’image : elle dialogue avec elle, la contredit parfois, l’intensifie souvent. Elle rend perceptible le rythme interne du film, ses respirations, ses tensions, ses silences. En retour, l’image stimule l’imaginaire du musicien, l’oblige à inventer dans l’instant, à suivre les mouvements du récit et des corps.
Il se produit alors un phénomène rare : le spectateur n’est plus devant une œuvre figée du passé, mais au cœur d’une création qui se fait sous ses yeux. Le film de Murnau, pourtant gravé depuis plus de cent ans sur la pellicule, redevient fragile, ouvert, imprévisible, parce qu’il est traversé par une musique qui n’existera qu’une seule fois, ce soir-là.
C’est là toute la joie du ciné-concert : faire du cinéma un événement vivant, et de la musique une forme de regard. Une manière de rappeler que ces deux arts sont nés ensemble, dans les salles obscures du muet, et que leur alliance, loin d’être un vestige du passé, demeure l’une des voies les plus puissantes pour éprouver la force du récit, de l’émotion et de l’imaginaire.